La publication, le 26 juin, des nouvelles perspectives économiques de la Banque mondiale a ravivé le débat autour des prévisions de croissance du Maroc. L’institution de Bretton Woods table désormais sur une progression du produit intérieur brut de 4,2 % en 2026, un chiffre revu à la baisse par rapport à ses estimations précédentes. Cette révision intervient alors que l’économie nationale vient de franchir un seuil historique, avec un PIB ayant dépassé 1 720 milliards de dirhams en 2025, tandis que Bank Al-Maghrib et le Haut-Commissariat au Plan (HCP) continuent de défendre des scénarios plus favorables. À première vue, ces écarts peuvent donner le sentiment d’un désaccord. Ils reflètent pourtant des approches différentes d’un même exercice de prévision.
La croissance économique ne se résume pas à un chiffre. Elle résulte d’hypothèses, de modèles et d’horizons d’analyse qui diffèrent d’une institution à l’autre. Le HCP fonde ses estimations sur les comptes nationaux et les données sectorielles observées. Bank Al-Maghrib construit un scénario destiné à orienter sa politique monétaire, en intégrant notamment les perspectives d’inflation, les conditions financières, la campagne agricole et l’évolution de la demande intérieure. La Banque mondiale adopte, pour sa part, une lecture plus globale, dans laquelle les performances du Maroc sont appréciées à l’aune de la conjoncture internationale, des tensions géopolitiques, du commerce mondial et des flux d’investissement.
Ces différences méthodologiques expliquent pourquoi les projections divergent sans être contradictoires. En révisant sa prévision à 4,2 %, la Banque mondiale privilégie une approche prudente, tenant compte du ralentissement attendu de l’économie mondiale et des incertitudes persistantes. Les institutions nationales accordent, elles, davantage de poids aux moteurs internes de l’activité, notamment l’investissement, la reprise agricole, le dynamisme des secteurs exportateurs et la demande intérieure.
Cette diversité d’appréciation traduit également une évolution plus profonde de l’économie marocaine. Il y a une dizaine d’années, les perspectives de croissance dépendaient largement de la campagne agricole. L’équation est désormais plus complexe. Les exportations automobiles et aéronautiques, les phosphates, les énergies renouvelables, le tourisme, les investissements directs étrangers, les grands projets d’infrastructure et l’intégration croissante aux chaînes de valeur mondiales influencent simultanément la trajectoire économique du Royaume. Plus une économie se diversifie, plus elle devient difficile à modéliser. Les écarts entre les institutions reflètent ainsi moins une divergence de diagnostic que la complexité croissante d’une économie plus ouverte et davantage exposée aux évolutions de son environnement.
Le franchissement du seuil des 1 720 milliards de dirhams de PIB illustre cette mutation. Plus qu’un symbole, il témoigne d’un changement d’échelle. La richesse nationale repose sur une base productive plus diversifiée, où l’industrie, les services à forte valeur ajoutée et les infrastructures occupent une place croissante aux côtés de l’agriculture. Cette évolution réduit progressivement la dépendance aux aléas climatiques, tout en renforçant l’exposition de l’économie aux fluctuations de l’environnement international.
Dans ce contexte, les écarts de prévisions doivent être relativisés. Dans une économie dont la taille augmente rapidement, maintenir durablement des rythmes de croissance supérieurs à 5 % devient naturellement plus exigeant. Quelques dixièmes de point représentent désormais plusieurs milliards de dirhams de richesse supplémentaire, sans modifier fondamentalement la trajectoire de l’économie. Les différentes institutions convergent d’ailleurs sur un point essentiel : elles anticipent toutes la poursuite de la croissance, même si elles diffèrent sur son ampleur et sur les facteurs susceptibles de l’influencer.
À mesure que l’économie marocaine gagne en taille et en diversification, les exercices de prévision deviennent eux aussi plus sensibles aux hypothèses retenues. Les écarts entre le HCP, Bank Al-Maghrib et la Banque mondiale ne traduisent donc pas nécessairement une lecture contradictoire de la conjoncture, mais plutôt la difficulté croissante d’anticiper la trajectoire d’une économie dont les moteurs se multiplient et dont les performances dépendent d’un nombre toujours plus important de variables, nationales comme internationales. Plus qu’une divergence de diagnostics, ils illustrent les limites inhérentes à tout exercice de prévision appliqué à une économie en pleine transformation.