Le Maroc vient d’adresser un avertissement clair aux marchés internationaux : l’ouverture commerciale ne signifie pas l’absence de règles. Depuis le 3 juillet, les importations de tôles d’acier laminées à froid en provenance d’Égypte sont soumises à un droit antidumping définitif pouvant atteindre 84,39 %. L’une des mesures de défense commerciale les plus importantes prises par le Royaume ces dernières années.
Cette décision dépasse largement le cadre d’un différend entre producteurs d’acier. Elle illustre une évolution de la politique industrielle marocaine, désormais plus déterminée à protéger les filières stratégiques contre les pratiques jugées déloyales, alors que le pays accélère son industrialisation et multiplie les investissements dans les infrastructures, l’automobile et les énergies renouvelables.
L’arrêté conjoint signé par les ministres de l’Industrie et du Commerce ainsi que de l’Économie et des Finances instaure un droit de 60,40 % sur les produits du groupe égyptien Kandil Steel et de 84,39 % pour les autres producteurs concernés. La mesure restera en vigueur pendant cinq ans.
Elle est l’aboutissement d’une enquête ouverte en octobre 2024 à la demande de la branche nationale de production, représentée par Maghreb Steel. Les investigations menées par les autorités ont conclu à l’existence de pratiques de dumping ayant causé un préjudice important à l’industrie nationale. Selon les conclusions de l’enquête, des tôles étaient exportées vers le Maroc à des prix inférieurs à leur valeur normale, créant une concurrence artificiellement déséquilibrée.
Le dumping, encadré par les règles de l’Organisation mondiale du commerce, désigne précisément cette pratique consistant à vendre un produit à un prix anormalement bas sur un marché étranger. Les droits antidumping n’ont pas vocation à fermer les frontières, mais à rétablir des conditions de concurrence équitables lorsqu’un secteur national est menacé.
Le choix de Rabat traduit ainsi une inflexion assumée. À mesure que le Royaume développe une base industrielle plus sophistiquée et cherche à renforcer le taux d’intégration locale dans plusieurs secteurs stratégiques, la protection de certaines capacités de production devient un enjeu de souveraineté économique. La compétitivité ne repose plus uniquement sur l’attractivité des investissements, mais également sur la capacité à garantir un environnement commercial équilibré.
Le signal envoyé aux partenaires internationaux est donc clair. Le Maroc reste attaché à son ouverture économique et à ses engagements commerciaux, mais entend désormais utiliser pleinement les instruments de défense prévus par le droit international lorsque des pratiques de concurrence déloyale sont établies.
Cette décision pourrait également avoir des effets structurants sur l’ensemble de la filière. En réduisant la pression des importations à bas prix, elle offre aux industriels locaux une visibilité accrue pour investir, moderniser leurs capacités de production et répondre à une demande intérieure soutenue par les grands projets d’infrastructures et le développement des industries manufacturières.
Au-delà du cas égyptien, cette mesure témoigne d’une montée en puissance des outils marocains de défense commerciale. Longtemps utilisés avec parcimonie, ils s’inscrivent désormais dans une stratégie industrielle plus affirmée, où la protection du tissu productif complète les politiques d’investissement et d’exportation.
Dans un contexte marqué par le retour des politiques industrielles à travers le monde et par la multiplication des tensions commerciales, le Royaume affirme une ligne de conduite claire : rester une économie ouverte, tout en refusant que cette ouverture se fasse au détriment de ses industries stratégiques. Plus qu’une sanction contre des importations spécifiques, cette décision traduit la volonté de faire du « Made in Morocco » un levier durable de compétitivité, fondé sur une concurrence loyale et le respect des règles du commerce international.