Le cas Jerando-Hijaouy : lecture d’une séquence de guerre informationnelle contre le Maroc

Jamal AMDOURI
17 Min Read

Depuis plusieurs semaines, une série de fuites publiées par un collectif connu sous le nom d’Atlas Hackers redessine les contours d’une affaire qui dépasse largement la cyberdélinquance ordinaire. Ces révélations documentent les coulisses d’une collaboration entre Hicham Jerando, connu pour ses attaques répétées contre les institutions marocaines, et Mehdi Hijaouy, ancien cadre d’un service de renseignement devenu l’artisan d’une cabale contre son administration d’origine. Elles mettent ainsi au jour un mécanisme qui relève moins d’une action isolée que d’une entreprise structurée de déstabilisation. Au-delà des deux hommes, c’est une question plus large qui se pose : celle de la capacité des États à protéger leur stabilité institutionnelle face à des formes de conflictualité qui ne passent plus par les moyens conventionnels, mais par la réputation, l’opinion et le doute.

Une campagne, pas un accident

Depuis plus de deux ans, Hicham Jerando alimente, depuis le Canada où il réside, un flux ininterrompu de contenus hostiles et calomnieux visant les plus hautes autorités de l’État marocain. La justice québécoise l’a déjà condamné à plusieurs reprises pour diffamation, notamment envers un magistrat. Une partie de ses proches a par ailleurs été interpellée au Maroc en 2025 pour complicité présumée dans ses activités. Avant même les fuites d’Atlas Hackers, ces éléments dessinaient déjà une continuité et une méthode qui ne laissaient guère de place au doute sur l’intention.

Ce que les fuites ajoutent à ce tableau, c’est un nom, une organisation et surtout une mécanique. Les enregistrements diffusés font apparaître Mehdi Hijaouy en position d’instructeur : il dicterait à Hicham Jerando le contenu de ses vidéos, orienterait ses cibles, façonnerait ses angles d’attaque narrative. Son passage par le « Service » donne à cette relation une portée qui excède le simple différend personnel. Ce qui est révélé par Atlas Hackers, c’est un ancien du renseignement mettant un savoir-faire acquis dans l’appareil sécuritaire au service d’une vengeance personnelle, par l’intermédiaire d’un exécutant de façade.

Le mérite d’Atlas Hackers : lever le voile sur la chaîne de commandement

C’est là que le travail du collectif Atlas Hackers mérite d’être souligné pour ce qu’il est : une opération de contre-infiltration rare par sa précision, qui a fait basculer le dossier du registre de la rumeur à celui de la preuve documentée. Là où des années de plaintes, de mises en demeure et de démentis n’avaient produit qu’un faisceau d’indices dispersés, l’accès aux communications privées de Hicham Jerando a permis d’établir, noir sur blanc, l’existence d’une chaîne de commandement : un concepteur qui fournit la matière et la légende, un exécutant qui la porte publiquement. Ce travail a eu une traduction judiciaire immédiate au Maroc, avec l’interpellation d’un magistrat casablancais dont le nom apparaissait dans les échanges rendus publics, preuve que la démonstration produite par le collectif a résisté à l’épreuve de l’instruction. Dans un paysage où l’attribution reste, par nature, l’obstacle le plus difficile à lever face à ce type de campagne, ce résultat constitue une contribution rare à la sécurité informationnelle de l’État, quel que soit par ailleurs le statut, officieux ou contesté, de ceux qui l’ont produite.

La menace de l’initié : quand l’expertise interne se retourne contre le « Service »

C’est sans doute l’aspect le plus significatif de ce dossier. Les campagnes de dénigrement ne manquent pas d’acteurs improvisés et de comptes anonymes sans grande portée. Ce qui distingue l’affaire Jerando-Hijaouy, c’est la présence, derrière l’exécutant médiatique, d’un ancien agent formé aux méthodes mêmes qu’il retourne aujourd’hui contre son propre pays. Mehdi Hijaouy ne se contente pas de dénoncer : il structure, hiérarchise les cibles, calibre le calendrier de diffusion, choisit les vulnérabilités personnelles ou institutionnelles à exploiter. Cette campagne relève cependant moins d’une menace réelle à la mesure de ses prétentions que d’une mise en scène destinée à gonfler l’influence de ses auteurs : un différend personnel banal, paré d’une gravité qu’il n’a pas, où l’argument d’une « connaissance privilégiée » sert surtout à masquer la fragilité des allégations et à se fabriquer une importance stratégique de circonstance.

Ce phénomène de l’initié hostile n’est pas propre au Maroc. Il traverse la plupart des appareils de sécurité contemporains, où d’anciens agents en rupture avec leur institution deviennent, pour des raisons personnelles, financières ou idéologiques, des vecteurs de campagnes qu’ils savent construire pour en maximiser l’impact.

Un cas d’école de guerre hybride

L’affaire illustre, de façon presque didactique, les ressorts caractéristiques de ce que les spécialistes de la conflictualité contemporaine appellent la guerre hybride : une conflictualité qui ne se joue plus sur un front identifiable, mais dans l’espace informationnel, avec des moyens civils libres et discrets.

On y retrouve une structure organisée, où les rôles se répartissent avec cohérence : un concepteur qui fournit la matière et l’angle d’attaque, un exécutant qui l’amplifie et lui donne un visage public, des relais secondaires qui en assurent la diffusion virale. On y retrouve une logique d’usure : non pas un coup unique et spectaculaire, mais une pression continue qui vise à éroder la réputation indépendamment de la véracité de chaque allégation prise isolément. On y retrouve enfin le recours systématique à l’attaque personnelle ; vie privée, liens familiaux, rumeurs de santé ou de mœurs, autant de leviers qui contournent le débat d’idées pour frapper directement l’individu et, à travers lui, l’institution qu’il représente.

Cette mécanique pose aux États un défi différent de celui d’une cyberattaque classique visant à s’introduire dans un système ou à en exfiltrer des données. Ici, l’arme n’est pas le code ou le spyware, mais le récit ; la cible n’est pas une infrastructure, mais la perception.

Un ciblage qui dépasse largement le seul dossier Jerando-Hijaouy

Ce dossier ne peut du reste être lu isolément. Il s’inscrit dans une séquence plus large de ciblage numérique des institutions marocaines, dont l’intensité et la récurrence interrogent la proportion même de l’exposition du pays à ce type d’opérations. Le groupe Jabaroot, qui revendique une origine algérienne, a mené des intrusions distinctes contre des organismes comme la CNSS ou la CNOPS, exposant les données personnelles de millions de citoyens. Ces opérations s’appuient sur une infrastructure de diffusion désormais bien identifiée : chaînes Telegram dédiées à la republication d’archives volées, serveurs Discord servant de forums de coordination et d’échange entre opérateurs, avant relais vers des plateformes grand public où l’effet de viralité produit son plein impact sur l’opinion. Cette architecture, faite de bas coûts d’entrée et de forte scalabilité, permet à un nombre croissant d’acteurs, étatiques, para-étatiques ou simplement opportunistes, de multiplier les opérations contre un même pays sans que la charge de la preuve ni celle de l’attribution ne pèsent lourdement sur eux.

Le Maroc, du fait de sa position géopolitique, de sa visibilité diplomatique et des tensions non résolues avec certains voisins, apparaît ainsi comme une cible récurrente et disproportionnée au regard de la taille de son écosystème numérique. L’accumulation, sur une période resserrée, de plusieurs dossiers distincts ; fuites de données sociales, campagnes de dénigrement individuel, opérations attribuées à des collectifs aux motivations hétérogènes, dessine un phénomène qui excède la simple addition de cas isolés. Elle traduit une exposition structurelle, où chaque nouvelle affaire, prise séparément, paraît circonscrite, mais dont l’accumulation, elle, doit être lue comme un signal d’alerte sur le niveau de sollicitation hostile auquel le pays est soumis, sans que cela permette pour autant, en l’état des éléments connus, d’établir une coordination entre ces différents dossiers.

L’obstacle de l’extraterritorialité

Le deuxième défi, une fois l’attribution levée, est celui de la portée diplomatique et judiciaire d’une riposte lorsque l’acteur identifié opère depuis un territoire étranger. Hicham Jerando réside au Canada, où il continue de produire ses contenus. L’absence, à ce jour, d’une enquête canadienne formelle sur des activités numériques transfrontalières visant un État partenaire illustre une difficulté structurelle : le droit s’arrête aux frontières, tandis que les effets de la campagne n’en connaissent aucune. Plusieurs voix marocaines appellent désormais Ottawa à se saisir formellement du dossier, en examinant la nature exacte de la relation entre Jerando et Hijaouy à la lumière des dernières fuites, et en la qualifiant pour ce qu’elle pourrait être : non plus une controverse d’opinion protégée par la liberté d’expression, mais une possible infraction transfrontalière mêlant diffamation, chantage et instrumentalisation d’un espace démocratique contre un État tiers. Un État qui tolère durablement ce type d’usage de son territoire s’expose lui-même, à terme, à un précédent dont d’autres acteurs pourraient s’inspirer contre lui.

L’obstacle de la vulnérabilité sociale

Le troisième défi touche la société elle-même, davantage que les institutions. Une campagne de dénigrement ne prospère que si elle trouve, dans l’opinion, un terreau réceptif : doute latent, défiance envers les élites, appétit pour le sensationnel. Les sociétés ouvertes, où l’information circule librement et où les réseaux sociaux amplifient sans filtre, sont structurellement plus exposées à ce type de manipulation que les systèmes fermés, un paradoxe qui oblige à penser la réponse à plusieurs niveaux : judiciaire, sécuritaire, mais aussi communicationnel. Le risque, documenté dans d’autres contextes nationaux, est que ce type de campagne dépasse le cadre de la réputation individuelle pour peser sur des processus collectifs sensibles : élections, épisodes politiques, moments de tension sociale, où la manipulation de l’opinion peut avoir un effet démultiplié.

La réponse de l’État : le risque de sous-réaction ou de sur-réaction

Le quatrième défi est d’ordre institutionnel et stratégique, et concerne l’État marocain dans sa réponse. Deux écueils symétriques guettent la puissance publique face à ce type de campagne. La sous-réaction, d’abord : laisser prospérer le récit hostile au nom d’une dignité institutionnelle qui s’interdirait de répondre, au risque de laisser une désinformation répétée s’installer dans certains segments de l’opinion, y compris à l’étranger, où elle nourrit une image dégradée du pays. La surréaction, ensuite : répondre par une mobilisation disproportionnée, judiciaire ou communicationnelle, qui risquerait de donner à des acteurs de faible envergure une importance qu’ils ne méritent pas, tout en nourrissant leur discours de prétendue dissidence. Le pilotage de ce dossier suppose donc un dosage précis, où la fermeté judiciaire s’accompagne d’une communication sobre, qui ne donne pas de caisse de résonance supplémentaire. Et c’est exactement ce que les autorités marocaines semblent réussir : en réagissant avec mesure face à la campagne du duo Jerando-Hijaouy, l’État marocain conforte son image d’une puissance tranquille et désamorce d’emblée toute tentative de déstabilisation.

En effet, les autorités marocaines n’ont pas attendu passivement. Le gel des avoirs de plusieurs proches de Hijaouy, assorti d’interdictions de sortie du territoire, témoigne d’une volonté de traiter le dossier par les voies judiciaires classiques plutôt que par la seule riposte communicationnelle. Cette approche, mesurée dans sa forme mais ferme sur le fond, correspond précisément à l’équilibre que suppose la gestion de ce type de crise : ni déni ni escalade, mais une action patiente qui s’appuie sur le droit plutôt que sur la seule dénonciation publique.

L’enjeu de réputation, enfin, dépasse les protagonistes de cette affaire. C’est l’image du Maroc qui se joue dans ce type de dossier : traiter l’offensive informationnelle (infowar) avec rigueur, c’est aussi défendre un capital réputationnel qui ne se reconstruit pas aussi vite qu’il se détruit.

Une hypothèse à ne pas fermer trop vite

Reste une question que l’affaire, à ce stade, ne permet pas de trancher : celle d’un éventuel intérêt d’un acteur étatique tiers à entretenir ou instrumentaliser ce type de dispositif. Le contexte régional ; la persistance de tensions avec l’Algérie, l’existence documentée du groupe Jabaroot revendiquant une origine algérienne, nourrit légitimement cette interrogation, sans qu’aucun élément des fuites d’Atlas Hackers ne relie directement, à ce jour, le dossier Jerando-Hijaouy à ces opérations distinctes. Il serait donc prématuré, sur la base des seuls éléments connus, d’affirmer une convergence entre ces dossiers. L’hypothèse mérite néanmoins d’être posée au moins comme rappel que le Maroc évolue, sur ce terrain, dans un environnement de sollicitation hostile plus dense que ne le laisse percevoir chaque affaire prise isolément.

L’IA générative, multiplicateur de risque

Ce qui rend ce type d’affaire structurellement plus dangereux aujourd’hui qu’il y a cinq ans tient à un facteur technique : la généralisation des outils d’IA générative. Voix synthétiques, montages vidéo indétectables à l’œil nu, production quasi industrielle de faux contenus crédibles, les moyens de fabriquer de toutes pièces un « enregistrement compromettant » ou une « fuite exclusive » sont désormais à la portée de tout acteur disposant d’un minimum de compétences techniques. Cette réalité complique doublement le travail des autorités et des chercheurs en sécurité : il faut établir l’authenticité des contenus divulgués avant même d’en analyser la teneur, et anticiper qu’un acteur hostile puisse demain retourner cette même technologie contre ceux qui la dénoncent aujourd’hui, y compris contre des collectifs comme Atlas Hackers. Dans ce paysage, la vérification indépendante des sources, qu’elle vienne de collectifs de hackers, de la justice ou du travail journalistique, devient une ligne de défense aussi stratégique que la cybersécurité des infrastructures elles-mêmes.

Transformer l’épreuve en levier

L’affaire Jerando-Hijaouy agit, en dernière analyse, comme un révélateur plutôt que comme une anomalie isolée. Elle expose les failles que toute société ouverte laisse potentiellement exploitables : la porosité entre anciens serviteurs de l’État et réseaux de dénigrement, les limites du droit national face à des acteurs opérant depuis l’étranger, la difficulté à calibrer une réponse proportionnée sans nourrir la controverse qu’elle entend éteindre. Mais elle offre aussi au Maroc l’occasion de transformer cette épreuve en levier : renforcer la coopération judiciaire internationale sur ce type de dossier, structurer une doctrine de réponse graduée aux campagnes de désinformation, et investir dans les capacités de vérification et d’attribution qui ont permis, ici, de lever le voile sur un mécanisme resté trop longtemps dans l’ombre. C’est à cette condition que la révélation d’aujourd’hui se transforme en résilience de demain.

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