Amal El Fallah Seghrouchni plaide pour une « troisième voie » marocaine de l’intelligence artificielle

Jamal AMDOURI
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Alors que la compétition mondiale autour de lintelligence artificielle est souvent présentée comme un duel entre les États-Unis et la Chine, le Maroc entend défendre une approche singulière. Cest le message porté par Amal El Fallah Seghrouchni, ministre déléguée chargée de la Transition numérique et de la Réforme de ladministration, dans une tribune publiée le 24 juillet, où elle expose les fondements dune vision marocaine de lIA fondée sur la souveraineté numérique, lutilité des usages et ladaptation aux réalités nationales et africaines.

Pour la ministre, le Royaume na ni vocation ni intérêt à reproduire les modèles des grandes puissances technologiques. Les États-Unis sappuient sur les investissements massifs des géants du numérique, tandis que la Chine a fait de lintelligence artificielle un levier stratégique de puissance sous limpulsion de l’État. Entre ces deux modèles, lEurope tente de concilier innovation et régulation.

Le Maroc revendique une autre trajectoire. Plutôt que dentrer dans une course aux investissements colossaux ou aux modèles toujours plus imposants, Amal El Fallah Seghrouchni plaide pour une intelligence artificielle pensée pour répondre à des besoins concrets, dans les langues du pays et au service des citoyens.

Selon cette vision, la valeur dune intelligence artificielle ne se mesure pas uniquement à sa puissance de calcul ou à la taille de ses modèles. Elle réside avant tout dans sa capacité à améliorer les services publics, renforcer la compétitivité des entreprises et accompagner la transformation de secteurs stratégiques tels que la santé, l’éducation, lagriculture, ladministration ou lindustrie.

Dans cette logique, le Maroc privilégie le développement de modèles spécialisés, plus sobres en ressources et conçus pour des usages ciblés. Lambition est également de créer des outils performants en arabe, en darija et en amazighe afin que ces technologies reflètent les réalités linguistiques et culturelles du Royaume.

Cette orientation sinscrit dans la stratégie Maroc Digital 2030 et la feuille de route « AI Made in Morocco », qui font de la maîtrise des données, des compétences et des infrastructures numériques un enjeu stratégique. Pour la ministre, disposer de ces capacités est désormais une condition essentielle pour garantir lautonomie du pays dans un environnement numérique en pleine mutation.

La tribune met en avant plusieurs projets destinés à structurer l’écosystème national de lintelligence artificielle. Elle cite notamment le développement dun premier modèle de langage marocain en partenariat avec Mistral AI, la plateforme dadministration numérique Idarati, le supercalculateur Toubkal, ainsi que le projet de centre de données de grande capacité à Dakhla. À cela sajoute lobjectif de former, dici 2030, près de 100 000 professionnels du numérique par an afin daccompagner la montée en puissance du secteur.

Au-delà des frontières nationales, Amal El Fallah Seghrouchni inscrit cette stratégie dans une perspective continentale. Selon elle, lAfrique ne doit plus se limiter au rôle de consommatrice de technologies conçues ailleurs. Forte dune population jeune, dune dynamique entrepreneuriale et de besoins spécifiques, elle dispose des atouts nécessaires pour développer ses propres solutions et faire entendre sa voix dans les débats internationaux sur lintelligence artificielle.

Le Maroc entend ainsi favoriser les coopérations africaines, le partage dexpertises et l’émergence dune gouvernance numérique adaptée aux enjeux du continent. Cette ambition sappuie également sur des partenariats avec lUnion européenne, les Nations unies et plusieurs organisations internationales engagées dans la définition des futurs standards de lintelligence artificielle.

Cette volonté de faire du Royaume un trait dunion entre lEurope, le monde arabe et lAfrique constitue lun des axes structurants de la tribune. Grâce à sa position géographique, à son ancrage africain et à son ouverture sur plusieurs espaces, le Maroc ambitionne de devenir une plateforme de coopération et dinnovation dans le domaine de lIA, capable de rapprocher des écosystèmes qui évoluent encore trop souvent en silos.

Mais lapproche défendue par la ministre dépasse les seuls enjeux économiques et technologiques. Elle considère que lintelligence artificielle pose aussi une question de souveraineté culturelle. À mesure que les grands modèles de langage simposent dans les usages quotidiens, le risque est de voir se diffuser des références linguistiques, culturelles et intellectuelles produites ailleurs.

La « troisième voie » quelle défend vise précisément à faire de lintelligence artificielle un levier de valorisation des identités plutôt quun facteur duniformisation. Linnovation, soutient-elle, doit permettre à chaque pays de préserver ce qui fait sa singularité tout en participant pleinement à la révolution numérique.

À travers cette tribune, Amal El Fallah Seghrouchni ne présente donc pas seulement une feuille de route technologique. Elle propose un véritable positionnement stratégique pour le Maroc dans la compétition mondiale autour de lintelligence artificielle : construire un modèle fondé sur linnovation, la souveraineté numérique, les partenariats internationaux et lancrage africain, afin de faire émerger une intelligence artificielle pensée au plus près des besoins des citoyens et des réalités du continent.

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