Avant de réfléchir sur la langue, l’élève doit d’abord vivre la langue

Jamal AMDOURI
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Pour une reconsidération de l’enseignement des activités réflexives en français au primaire marocain
L’enseignement du français au Maroc poursuit une ambition légitime : permettre aux élèves de développer progressivement des compétences de communication tout en découvrant le fonctionnement de la langue. Pourtant, une question mérite aujourd’hui d’être posée : les activités réflexives sur la langue sont-elles introduites au bon moment dans le parcours scolaire des élèves ?
Le débat ne porte pas sur leur utilité. Personne ne conteste l’importance de la grammaire, de la conjugaison ou de la réflexion sur les faits de langue. Ces apprentissages sont indispensables à une maîtrise approfondie du français. La véritable question est celle de leur précocité.
Dès la 4AEP année du primaire, les élèves marocains sont amenés à étudier explicitement le fonctionnement de la langue. Or, à ce stade, une grande partie d’entre eux ne dispose pas encore d’un bagage suffisant en compréhension et en production orales. Leur vocabulaire reste limité, leur capacité à comprendre un discours suivi est encore en construction et leur expression orale demeure souvent hésitante. Le français est, pour la majorité d’entre eux, une langue seconde dont l’exposition reste largement confinée à l’école.
Dans ces conditions, l’élève doit accomplir simultanément plusieurs tâches particulièrement exigeantes : comprendre un message, mémoriser de nouveaux mots, construire des phrases, interagir avec l’enseignant ou ses camarades, tout en analysant consciemment les règles grammaticales. Cette accumulation de sollicitations peut entraîner une surcharge cognitive qui détourne l’attention de l’objectif principal : apprendre à communiquer.
Les recherches en acquisition des langues convergent sur ce point. Stephen Krashen distingue l’acquisition, qui résulte de l’usage et de l’exposition à une langue compréhensible, de l’apprentissage explicite des règles. Michael Long et Rod Ellis montrent que la réflexion grammaticale produit ses meilleurs effets lorsqu’elle s’appuie sur une compétence communicative déjà installée. De son côté, John Sweller a démontré que les apprentissages sont plus efficaces lorsque la charge cognitive est adaptée aux capacités de l’apprenant. Quant à Lev Vygotsky, il rappelle que les concepts abstraits se construisent à partir d’expériences concrètes et d’usages déjà maîtrisés.
Ces travaux invitent à repenser l’organisation du curriculum du français au primaire. Les premières années devraient être consacrées à construire un véritable capital linguistique : écouter, comprendre, parler, raconter, lire, enrichir le vocabulaire et automatiser progressivement les structures de la langue. Avant d’étudier la langue, l’élève doit avoir eu le temps de la pratiquer.
C’est dans cette perspective qu’il serait pertinent d’envisager le report de l’enseignement explicite et systématique des activités réflexives sur la langue à la sixième année de l’enseignement primaire (6AEP). Ce choix ne relève pas d’un simple décalage chronologique. Il correspond à un moment où les élèves disposent généralement d’un répertoire lexical plus riche, d’une meilleure maîtrise de la compréhension et de la production orales ainsi que de capacités d’abstraction plus développées. L’étude de la langue deviendrait alors un outil de structuration et d’approfondissement de connaissances déjà construites, plutôt qu’un obstacle supplémentaire pour des apprenants encore débutants.
La 6AEP constitue également une année charnière. Elle prépare les élèves à l’entrée au collège, où les exigences linguistiques deviennent plus importantes. Introduire à ce niveau un enseignement explicite des activités réflexives permettrait de consolider les acquis communicatifs tout en préparant progressivement les élèves à une étude plus systématique de la langue.
Il ne s’agit donc pas de supprimer les activités réflexives, mais de leur redonner leur véritable fonction : éclairer une langue déjà vécue plutôt que tenter d’expliquer une langue encore peu maîtrisée.
Le système éducatif marocain a engagé plusieurs réformes ambitieuses visant à améliorer la qualité des apprentissages. La réussite de ces réformes suppose également une réflexion sur la progression des contenus. Donner davantage de temps à l’oral durant les premières années du primaire ne signifie pas renoncer aux exigences linguistiques ; cela signifie construire des fondations plus solides pour que ces exigences produisent réellement leurs effets.
Une langue ne s’apprend pas d’abord dans les règles ; elle se construit dans les interactions, l’écoute, la lecture et l’usage quotidien. Ce n’est qu’après cette phase d’appropriation que la réflexion grammaticale prend tout son sens.
Le problème n’est donc pas l’existence des activités réflexives sur la langue, mais leur précocité et le poids qu’elles occupent dans le curriculum. Avant d’inviter l’élève à analyser la langue, il faut lui donner le temps de la vivre. Une langue s’acquiert d’abord par l’usage avant de s’analyser par la réflexion.Je trouve que cette version est adaptée à une tribune dans un quotidien marocain ou une revue pédagogique. Elle présente une idée forte, s’appuie sur des références scientifiques reconnues et propose une réforme concrète — le report de l’enseignement explicite des activités réflexives à la 6AEP — sans adopter un ton excessivement académique.
Sources:
– Ministère de l’Éducation nationale, de la Formation professionnelle, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique. (2021). Orientations pédagogiques relatives à l’enseignement/apprentissage du français au cycle primaire – Nouveau curriculum de l’enseignement primaire. Rabat, Maroc.
– Krashen, S. D. (1981). Second Language Acquisition and Second Language Learning. Oxford : Pergamon Press.
– Krashen, S. D. (1982). Principles and Practice in Second Language Acquisition. Oxford : Pergamon Press.
– Vygotsky, L. S. (1934). Pensée et langage (Thought and Language).
– Sweller, J. (1988). « Cognitive Load During Problem Solving: Effects on Learning ». Cognitive Science, 12(2), 257-285.
– Long, M. H. (1991). « Focus on Form: A Design Feature in Language Teaching Methodology ». Dans K. de Bot, R. Ginsberg & C. Kramsch (dir.), Foreign Language Research in Cross-Cultural Perspective. Amsterdam : John Benjamins.
– Ellis, R. (1994). The Study of Second Language Acquisition. Oxford : Oxford University Press.
YOUSSEF AIT BRAHIM.  INSPECTEUR PÉDAGOGIQUE PRINCIPAL DE L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE.
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