L’art, la vérité et la responsabilité : lettre ouverte à Javier Bardem

Jamal AMDOURI
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Monsieur Javier Bardem,

Je vous écris avec le respect dû à un grand acteur, à un artiste reconnu et à un homme qui a souvent mis sa notoriété au service de causes humaines. Votre talent et votre engagement sont incontestables. C’est justement pour cette raison que vos prises de position publiques ne peuvent être considérées comme de simples opinions personnelles. Lorsqu’un artiste de votre stature parle, il influence des publics, des médias, des institutions culturelles et parfois des consciences qui ne disposent pas toujours de tous les éléments nécessaires pour juger une question complexe.

C’est au nom de cette responsabilité que je souhaite vous adresser cette lettre au sujet de vos positions récentes concernant le Sahara Marocain, notamment à propos de la campagne dirigée contre le film L’Odyssée de Christopher Nolan, au motif que certaines scènes auraient été tournées à Dakhla. Vous avez naturellement le droit de défendre une cause. Mais toute cause, pour être juste, doit être fondée sur une connaissance rigoureuse des faits. Lorsqu’un engagement repose sur une lecture partielle, idéologique ou historiquement incomplète, il risque de produire l’injustice qu’il prétend combattre.

Je vous écris en tant que Marocain attaché à son pays, mais aussi en tant qu’intellectuel convaincu que l’artiste, lorsqu’il intervient dans le débat public, doit rechercher la vérité avant de rejoindre un slogan. Or, dans le cas du Sahara, une minorité reprend trop souvent un récit unique : celui du front polisario et de ses soutiens. Ce récit présente le Sahara comme un territoire sans liens profonds avec le Maroc, comme si l’histoire commençait en 1975, comme si les Sahraouis vivant aujourd’hui à Laâyoune, Dakhla, Smara ou Boujdour n’avaient aucune voix, aucune mémoire, aucune légitimité à affirmer leur appartenance marocaine.

Cette vision est réductrice. Le Sahara n’est pas une terre apparue soudainement dans le débat international au moment du départ de l’Espagne. Il est lié depuis des siècles à l’espace marocain par des liens religieux, commerciaux, tribaux, spirituels, culturels et politiques. L’histoire du Maroc ne s’est pas toujours construite selon les formes administratives européennes modernes. Elle s’est structurée autour de la bay‘a, l’allégeance au Sultan, autour des tribus, des zaouïas, des routes caravanières, des liens de protection et de souveraineté spirituelle. Ignorer cette réalité, c’est juger l’histoire marocaine avec des catégories qui ne correspondent pas à son propre développement historique.

L’avis consultatif de la Cour internationale de Justice de 1975 a reconnu l’existence de liens juridiques d’allégeance entre le Sultan du Maroc et les tribus sahariennes. Certes, cet avis n’a pas mis fin au débat politique international, mais il a clairement démenti l’idée d’un Sahara sans attaches historiques avec le Royaume.

Il faut aussi rappeler la responsabilité de la colonisation espagnole. Le découpage colonial a fragmenté des continuités humaines, territoriales et culturelles. Le Maroc lui-même a été divisé, amputé et soumis à diverses formes de domination étrangère. La récupération progressive de son intégrité territoriale s’inscrit dans cette longue histoire de décolonisation. Parler du Sahara en oubliant cette histoire, c’est simplifier abusivement une question majeure.

Ce qui me trouble dans votre position, Monsieur Bardem, ce n’est pas votre sensibilité à la souffrance humaine. Elle vous honore. Ce qui me trouble, c’est que cette sensibilité semble ne reconnaître qu’une seule parole sahraouie : celle portée par le polisario et ses quelques relais internationaux. Or les Sahraouis ne forment pas un bloc homogène. Beaucoup vivent dans les provinces du Sud du Maroc, participent à la vie publique, votent, enseignent, administrent, créent, investissent et affirment que leur identité saharienne et leur appartenance marocaine ne sont nullement contradictoires.

Qui parle pour eux ? Qui écoute ces Sahraouis marocains lorsqu’ils disent ne pas se reconnaître dans un mouvement séparatiste installé dans les camps de Tindouf, en territoire algérien ? Pourquoi leur voix serait-elle moins légitime que celle des voix proches du polisario ? Une cause juste ne peut pas choisir les voix qui l’arrangent et réduire au silence celles qui la contredisent.

Dakhla, que certains se plaisent à désigner comme « terre occupée », n’est pas une abstraction idéologique. C’est une ville vivante, habitée, aimée par ses habitants. C’est un espace de développement, de culture, de cinéma, de sport, de tourisme, d’investissement et de rencontres. On peut débattre des politiques publiques, réclamer davantage de justice sociale, de participation et de transparence. Mais réduire Dakhla à un décor d’occupation, c’est nier la vie réelle de ses habitants. C’est priver ses citoyens de leur droit à l’image, à la visibilité et à la reconnaissance.

La campagne contre le film de Christopher Nolan pose donc une question grave : au nom de quelle légitimité voudrait-on interdire à une production artistique de tourner à Dakhla ? Est-ce défendre les Sahraouis que de refuser à une ville saharienne le droit d’être vue, filmée et intégrée à l’imaginaire cinématographique mondial ? Ou est-ce, au contraire, prolonger une forme d’effacement en décidant que Dakhla ne peut exister que si elle correspond au récit politique d’un seul camp ? Ou encore, priver les voix libres et sages de voir une ville et une région en évolution et en développement permanent, rayonnante à l’instar des belles destinations mondiales ?

Je ne vous demande pas d’adhérer aveuglément à la position marocaine. Je vous demande simplement de reconnaître qu’elle n’est ni une fiction, ni une invention récente, ni une propagande vide. Elle repose sur une mémoire historique, sur une continuité territoriale, sur des liens d’allégeance, sur une réalité humaine actuelle et sur une proposition politique concrète : l’autonomie sous souveraineté marocaine. Cette proposition, présentée aux Nations unies en 2007, constitue une solution de compromis permettant aux populations locales de gérer largement leurs affaires régionales, tout en préservant l’unité souveraine du Royaume du Maroc. Un plan hautement soutenu par la résolution 2797 des instances de l’ONU et son conseil de sécurité, en octobre 2025.

L’évolution diplomatique récente montre d’ailleurs que ce dossier n’est plus lu uniquement à travers les schémas anciens de la guerre froide. De nombreux États considèrent aujourd’hui le plan marocain d’autonomie comme une base sérieuse, crédible et réaliste pour parvenir à une solution politique durable. On peut discuter cette évolution, mais on ne peut pas l’ignorer. La réalité du terrain confirme le propos avec le nombre de consulats ouverts, depuis des années, dans le Sahra Marocain.

Le rôle d’un artiste n’est pas de répéter des formules toutes faites, même lorsqu’elles semblent généreuses. Il est de complexifier le regard, de refuser les caricatures, d’écouter plusieurs voix et de se méfier des indignations sélectives. Un artiste véritable ne transforme pas un peuple en symbole abstrait. Il ne réduit pas une région, une ville ou une nation à une seule version.

Je vous invite donc, Monsieur Bardem, à reconsidérer votre position. Non pas à renoncer à votre conscience, mais à l’exercer avec plus d’exigence. Venez à Dakhla. Venez à Laâyoune. Parlez aux habitants, aux élus locaux, aux acteurs culturels, aux familles sahraouies qui vivent et construisent leur avenir dans le cadre marocain. Vous découvrirez peut-être une réalité plus complexe que celle que certaines voix vous ont présentée.

Vous avez consacré votre carrière à incarner des personnages complexes, contradictoires et profondément humains. Je vous invite à appliquer au Sahara cette même intelligence de la complexité. Aucun grand acteur n’accepterait de jouer un personnage réduit à une seule dimension. Aucun grand artiste ne devrait accepter qu’un pays, une région, une ville et un peuple soient réduits à un seul récit.

Le Maroc n’est pas parfait. Aucun pays ne l’est. Mais l’attachement des Marocains à leur Sahara est profond, ancien, sincère et constitutif de leur mémoire nationale. Le Sahara marocain n’est pas pour nous une conquête : il est une partie de notre histoire, de notre territoire, de notre imaginaire collectif et de notre avenir.

Monsieur Bardem, défendre une cause exige plus que de la compassion : cela exige de la connaissance. Et lorsqu’il s’agit du Sahara marocain, la connaissance impose de regarder au-delà des slogans.

Veuillez recevoir, Monsieur, l’expression de ma considération distinguée.

 

Cherqui AMEUR

Universitaire, critique de cinéma, réalisateur

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